Comment devenir un Zoom teacher en 3 semaines

Voici 3 semaines que notre école en brique est devenue une école en clic.

Gleeschool est une école de langues à la pédagogie active et orale, qui regroupe plus de 400 élèves sur 2 sites dans le Val de Marne.  J’en suis la fondatrice et la directrice depuis 8 ans. Vendredi 14 mars, jour de l’allocution présidentielle, le Président Emmanuel Macron décide de fermer les établissements d’enseignement privés comme publics. 400 élèves de 2 à 70 ans sans cours d’anglais ? 5 enseignantes qui se retrouvent au chômage technique? Cela ne me paraît ni souhaitable ni juste. Très vite, la résistance s’organise et avec quelques ajustements, on décide de transférer 100% de nos cours en ligne et en live.

Il nous faut rapidement un outil de vidéoconférence un minimum interactif car pour enseigner une langue vivante, l’email ne va pas le faire. Skype, Google Hangouts, Google classroom, le choix est large… Mon mari qui travaille dans la tech me dit qu’il utilise beaucoup Zoom qui donne les meilleurs résultats en terme de stabilité de connexion. Le premier week-end les enseignantes et moi on télécharge l’appli Zoom pour tester

C’est fun et il y a de chouettes outils pour un prof : on peut applaudir, lever la main si on a une question, on peut écrire sur un tableau blanc, annoter des documents – donc potentiellement avoir une interaction avec les élèves. Après un dernier meeting, on décide de se lancer avec Zoom. On prend le plan de base gratuit limité à 40 mn – pour tester – Je me dis qu’il sera toujours temps de passer au plan PRO (payant) si ça répond à nos attentes.

Chaque cours devient donc un meeting où l’on invite les parents par l’envoi d’un lien actif. On clique sur le lien et POUF! on se retrouve dans une salle de classe virtuelle face au sourire engageant (mais intérieurement terrifié) de son enseignante habituelle. Du coup, chaque enseignante doit se créer un compte individuel et programmer ses classes pour inviter les parents. Y a plus qu’à!

Évidemment, le challenge n’est pas juste de transporter les enfants de l’école en brique à l’école en clic à l’heure dite.  L’enjeu est de capter leur attention, de les faire participer. Dans nos classes de langues on essaie toujours d’avoir un maximum d’interactivité, de faire parler, participer les enfants et de les impliquer avec une pédagogie de projet ludique et interactive. Comment le faire devant une vitre, sans mouvements, chansons, sans nos cartes-mots (flashcards), sans les jeux et les routines habituelles de la classe en 3D?

La durée de la classe nous interroge aussi pas mal. Quelle sera la bonne durée? On sait d’expérience que le temps d’attention moyen d’un enfant est environ de 40 mn.  En classe on triche avec des jeux, des moments calme mais pas sûr qu’on puisse les tenir en ligne plus de 30m. L’idée est donc d’animer un cours en live par vidéo pendant 30 à 40mn et de poster sur le Replay des ressources qui permettront à l’élève de continuer à travailler en autonomie. Le Replay est un support que j’ai créé il y a des années et qu’on utilise depuis le début : c’est une page web qui est un condensé de la classe où l’on retrouve les vidéos, les mots de vocabulaire en audio, les exercices qu’on a fait en classe. Une sorte de cahier de classe audio-visuel qui aide à la mémorisation et crée un lien entre l’enseignant, l’élève et sa famille. L’idée est donc poster plus de contenu sur le Replay pour compenser une classe en live plus courte. Pour ceux qui n’ont pas la possibilité ou l’envie de suivre nos classes sur Zoom, ce sera l’endroit où les devoirs et activités seront postés, le cahier de classe en ligne.

Pour nos élèves des cours Cambridge qui ont des cours plus scolaires et un manuel à la maison, un support en ligne type Google Doc est mis en place. Ce document, accessible en ligne, reprend le plan du cours, les devoirs, mais aussi les vidéos et fiches de travail utilisés pendant le cours. Le lien est envoyé  à l’élève avant et après le cours en live.

Le grand jour arrive enfin et on se retrouve plein d’espoir et d’angoisse dans notre première salle de classe virtuelle. Et là commence le long et difficile apprentissage d’un nouveau métier : Zoom teacher. C’est une chose d’être au point dans les quatre murs rassurants de sa salle de classe, c’est tout autre chose dans une salle en clic… On doit apparaître souriante et maître de soi alors que intérieurement on est en train de pédaler frénétiquement sous l’eau pour se souvenir de notre plan de cours, du bouton qui ferme telle fenêtre et ouvre telle autre, de comment partager son écran – et même du nom de ses élèves qui ont l’air tellement différent dans leur petite fenêtre sur l’écran de l’ordinateur.

Ma première classe est catastrophique: j’ai face à moi des élèves de 3/4 ans qui me regardent m’agiter, participent du bout des lèvres et demandent au bout de 5 minutes à leur parent, “ça fini quand?” Quand j’essaie de les raccrocher avec une vidéo, j’oublie de cocher la case ‘partager le son de l’ordinateur’ et je retrouve 5 minutes plus tard une salle de classe désertée et 2 parents qui me font de grands signes en pointant vers leurs oreilles : le son n’a pas suivi. Je suis presque soulagée quand au bout de 20mn la connexion coupe et la salle de classe se retrouve plongée dans le noir. Je clique sur le lien pour relancer le meeting mais impossible, Zoom ne me laisse plus entrer dans ma salle de classe! J’aimerais envoyer un message d’excuses et d’explications aux parents mais  j’ai une classe qui commence dans 20 mn et je dois répondre à tous ceux qui errent, perdus car le lien ne marche pas, ou qui ne trouvent pas l’email d’invitation. La journée va être longue. Ce qui me rassure (ou pas) c’est que mes collègues sont en train de se battre contre les même moulins que moi. Je consulte le groupe Whatsapp et je vois les commentaires frustrés et les émojis en larme s’accumuler. J’essaie de me souvenir pourquoi je n’ai pas mis tout le monde en chômage technique et fermé l’école 😢😓

Mon mari qui m’observe depuis le salon, vient me dire que je parle trop vite et trop fort. Je dois ralentir mon débit car le débit internet, lui, ne suit pas forcément. Il m’explique gentiment qu’il y a souvent un délai (lag) entre mon élocution et la réception de l’autre côté de kilomètres de fibre optique (quand on a cette chance) dans la chambre ou le salon de mon élève. “Parle moins fort et plus len-te-ment” articule-t-il comme pour se faire comprendre d’une demeurée. Pas certain que je sois en mesure d’intégrer ce genre de critique constructive là-tout-de-suite …

A la fin de la journée, je suis épuisée et hébété –  un peu comme si Mary Ingalls dans la Petite Maison dans la Prairie venait d’échapper à un face à face inopinée avec un grizzli au bord de la rivière – le bonnet de travers, le front en sueur et les mollets lacérées par les ronces – mais sauve! J’ai aussi un peu de la fierté et de l’excitation de la pionnière: ce nouveau territoire n’est pas facile mais promet d’être intéressant.

Le staff meeting du jour d’après est un défouloir bienvenu à nos déboire en ligne “la classe a été coupée au bout de 10mn”, “les parents ne pouvaient pas entrer et recevaient le message que j’étais dans une autre réunion”, “la télé dans le salon de mon élève faisait un bruit épouvantable” – et parfois hilarant : “J’ai un papa en pyjama dans ma salle de classe!”

Nous décidons petit à petit de mettre en place de bonnes pratiques que vous trouverez ICI.

Deux semaine plus tard, cela va beaucoup mieux. On est plus détendues, on a  même inventé de nouveaux jeux qui ont rendu nos cours amusants et interactifs! Sur un plan technique,  on est passé au plan PRO de Zoom. C’est un investissement mais cela vaut la peine à mon avis: durée de meeting illimité, possibilité d’enregistrer le meeting/cours sur le cloud. On a encore de grand moments de solitude mais  plus rares et puis, “Practice makes Perfect” comme on dit en anglais. Compassion et soutien aussi ; les staff meeting où l’on a échangé et compatis entre nous, le groupe Whats App où on a pu s’entraider ont joué leur rôle. Celui d’un safe-space où l’on apprend aussi des tentatives des autres sans jugement.

Bref il y a un monde de l’autre côté de cette frontière, et si on a quelque chose à gagner de cette crise sanitaire et humanitaire, ce sera peut-être de découvrir que la technologie peut aussi nous rapprocher et nous aider à apprendre différemment.